Impressions de lecture : mai 2021

Avertissement 1 : ces notules du beau mois de mai ne prennent pas en compte toutes mes (audio-) lectures mais celles qui m’ont le plus « marqué »…
Avertissement 2 : ces notules sont des impressions plus que des critiques. Surtout pas des résumés. Certaines ont déjà été publiées au fil de la lecture sur Facebook et/ou sur ce blog.

Ambigu et touchant
foisonnant et lapidaire

Peu rompu aux salons des meilleurs milieux littéraires, je n’ai rencontré Andras que dernièrement. Au hasard d’une notule dans un fil d’info d’un moteur de recherche. Le Wildien que je suis, tant Oscar que Dany, a été séduit par son élégante révérence au Goncourt 2016 du premier roman :
« La compétition, la concurrence et la rivalité sont à mes yeux des notions étrangères à l’écriture et à la création »…
On ne peut l’imaginer que sincère.
Quid donc de ce « De nos frères blessés » (Actes Sud, 2016 ) ?
Dans un récit bref, Andras brosse la vie et la mort de Fernand Iveton, à 30 ans. Iveton seul « Européen » guillotiné par la France pendant les « événements » d’Algérie. Militant communiste et indépendantiste, Iveton avait posé dans son usine, et dans le but de ne faire que des dégâts matériels, une bombe qui jamais n’explosa. Afin d’interpeler, comme on dirait aujourd’hui.
« De nos frères blessés »… Ambigüe, parfois. Émouvant comme l’amitié et l’amour. Violent et odieux comme la guerre et tous ces moyens de deux bords, quelle que soit la fin. Désespérant comme l’idéalisme. Lapidaire et foisonnant comme une fourmilière poétique dévastée au prosaïque de la réalité. Comme une vie décapitée à 30 ans.
Le style d’Andras colle terriblement bien à cette tragédie toute humaine. Il faut un peu d’attention au début. Car, malgré des phrases courtes et précises, qui distillent avec élégance et efficacité des images très poétiques, les différents protagonistes se croisent et s’esquivent dans un même fil de texte qui enlace son lecteur.
L’émotion est là, toujours.
Des désarrois d’Iveton militant sincère et presque naïf qui veut d’une Algérie libre où il continuera de vivre aussi, abandonné de presque tous ceux qui devraient le soutenir…
Aux sentiments et émotions d’Hélène et Fernand qui se découvrent et s’aiment sur fond de Marne languide et brumeuse…
Un récit qui fascine et qui touche.
Un bémol cependant. Pour désigner les Algériens, Andras amalgame trois mots systématiquement : Arabes, Algériens, musulmans… Comme si les trois étaient des synonymes adéquats… Et parfois, on ne sait plus si cette guère d’indépendance n’est pas aussi une guerre de religion.

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« Kill the bastard »,
joué moyenâgeux

Suite à une réunion professionnelle où je me penchais sur des projets proposés par divers prestataires, je notai quelques titres que je ne connaissais pas…
Du coup, j’en ai lu certains en ce beau mois de mai, toujours un peu aigre.
À commencer par l’épique « Bastard Battle » de Céline Minard (2008, Léo Scheer) en Ancien François, donc !
Voilà bien une courte et étonnante réécriture des « 7 Mercenaires » façon Bourgogne médiévale.
Fort cruelle et crue, cette geste noire d’un des bâtards Bourbon, sadique et vindicatif, est narrée par un Clerc bien maraud et… Jamais aussi habile à la plume comme au bâton qu’avec une pinte de Gevrey dans le gosier !
C’est donc écrit à la mode d’avant avec quelques libertés de style, façon slam de Chaumont 1437.
Que l’on soit un spécialiste du film asiatique de Kung-fu ou de sabre ou pas du tout, ce bref récit de rébellion contre la violence et la tyrannie passionne et se dévore, épicé d’une nonne Shao Lin et d’un samouraï… On y goutte son épopée médiévale avec tournoi de lance et cervelles estrapadées, des clins d’yeux au Jacky Chan des « Drunken Master » ou à l’inénarrable « Baby Kart »… Sur un rythme « Kill Bill » .
À découvrir, vraiment.

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Appropriation culturelle,
à pleines dents !

« Croire aux Fauves » ?
Ce n’est plus une question pour Nastassja Martin (Verticales/Gallimard, 2019). C’est toute une histoire.
Ou quand une anthropologue blanche raconte l’histoire de l’initiation chamanique sibérienne d’une anthropologue blanche…
Au fin fond du Kamtchatka, le Belle croise la Bête… Et la Belle se fait embrasser sans son consentement sur la bouche, avec la langue et les dents, par un ours volage !
Ce récit rondement mené pourrait faire grincer des canines dans les milieux sourcilleux sur « l’appropriation culturelle » et autres…
Non ?
Manque de peau pour les polémiques, Nastassja Martin ne raconte pas une histoire.
Mais « son » histoire, à elle.
Ce court volume dense danse en quatre saisons la valse hésitation douloureuse d’une femme déchirée entre Kamtchatka, Paris, Grenoble, Fort Yukon en Alaska et…
L’urgence de se retrouver un visage ! Intérieur encore plus qu’extérieur.
De la rustre rusticité des « urgentistes » sibériens efficaces aux errements hospitaliers français ; des visions du monde archaïques si proches entre Alaska et Sibérie ; de cette cruauté humaine et toute animale omniprésente…
Qu’en restent-ils dans nos rêves ?
Des cauchemars ?
Qui a osé affirmer que le chenille ne souffrait pas mille morts dans le cocon, pour devenir papillon ?
Des cauchemars qui me rappellent, au fil des lignes simples, des rêvent qui me hantent depuis si longtemps.
Envie de revoir le « Convoi Sauvage », le vrai, celui de Serafian plutôt que le remake de Iñarritu, excellent au demeurant et sans doute plus proche des lignes de Nastassja Martin. Mais le Serafian, je l’ai vu enfant, dans le temps du rêve…
À lire, plutôt qu’à chroniquer.

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Papyrus antédiluvien
et Papy russe à Venise

Passionnant, fascinant, inquiétant et jubilatoire : « Le Papyrus de Venise » de François Darnaudet chez Nestiveqnen Editions.
Darnaudet nous projette légèrement en avance dans le futur, à Venise, sur les traces d’un mythe qui agite les philosophes, les savants et les imaginaires depuis quelques siècles…
L’Atlantide !
Le meilleur de la Littérature Populaire est ici décliné en clins d’yeux malins dans une dynamique très moderne, avec aussi du Western, Lautréamont et la Commune, de malfaisants hommes en noir, forcément des livres maudits qu’aurait adorés Jacques Bergier, un zeste d’érotisme et même…
Un faux papy russe… Car Darnaudet est toujours un petit peu insolent…
Un régal !
Avec en plus une originalité inattendue pour tout aficionado de l’oeuvre de Darnaudet : aucune, mais alors vraiment aucune, allusion même cryptique à Vian.
Non, rien de rien !
Étonnant, non ?

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Lovecrafteries,
pastiche et séquelles

Sous cet insolent incipit, une lectures jubilatoire, drôle…, puis terriblement inquiétante et maline… Jusque dans la pirouette biologique finale, humaine trop humaine : « L’Abomination d’Innswich » (The Innswich Horror, 2010) d’Edward Lee (traduit par Thomas Bauduret, Mythologica, 2014).
Ce roman vaut le détour par cette petite ville pimpante et toute refaite à neuf. Car Innswich aurait inspiré son immonde Innsmouth à Lovecraft.
Emboitons donc le pas allègre à Foster Morley qui part sur les traces littéraires du maître, quelques mois après son décès.
Tout le début du roman est servi sur canapé savoureux avec sourire en coin.
Tout est nickel et guilleret, là où Lovecraft n’a décrit que du sordide et de l’indicible. C’est un régal. Toutes ces jeunes femmes, sympathiques, en fleurs et enceintes dans une ville neuve.
Bref, c’est le pied du contre-pied littéral !
Mais…
Après le premier tiers…
Sous couvert de turpitudes que Lovecraft se serait bien gardé d’évoquer, sans doute par manque d’expérience…
Soyez rassurés !
Nous sombrons bel et bien de plain pied dans une ribambelle d’horreurs sadiques et gores dignes d’un film de peur des années 80 avec course poursuite et barbecue ! La 4° de couv. Précise d’ailleurs « pour public averti » !
Edward Lee se fend en plus de quelques originalités pas toutes frivoles avec la mythologie de base. Elles viennent encore peaufiner son pastiche.
Un must pour qui aime commencer un livre avec le sourire ironique du complice en galéjade et le finir en grinçant des dents.

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Écouter Gaiman et Pratchett

Une découverte ce mois-ci en audio-lecture avec le quatre-mains de Pratchett et Gaiman « De Bons Présages ». Notons qu’il est dédicacé à G.K. Chesterton dont je vous parlais ici et là…
Je ne suis pas un exégète de ces deux auteurs.
Je n’ai jamais vraiment accroché à Pratchett. Sauf pour « Roublard », dans des ambiances que je recherche.
De Gaiman, j’ai surtout apprécié ses nouvelles… Et les quelques numéro du « The Sandman » que j’ai pu lire très tardivement (Recueil 1 à 3 , je crois…).
Et bien, je me suis régalé avec ces « Bons présages ».
Le texte, l’histoire et les personnages sont succulents. Le tout servi par Stéphane Ronchewski qui dit et incarne à merveille tout ce qui se passe et tous ceux qui passent dans cette très longue, drôle et attachante histoire d’Apocalypse.
Écoutez donc un extrait ici…
Cette lecture à haute voix met aussi en valeur la qualité de la traduction de Patrick Marcel qui rend toute la saveur mordante, ironique et tendre (aussi) du texte original.
Notons au passage que la préface et les postface des auteurs sont déjà trois morceaux de bravoure à eux tout seul.
Si Pratchett et Gaiman disent ne plus savoir qui a écrit quoi ni quelle idée vient de qui, il est cependant assez facile de reconnaître les thèmes que Gaiman a déjà pu abordé par ailleurs. D’autant plus facile pour moi que j’écoute en parallèle la version audio (si,si…) du Comics « The Sandman » et que de nombreux thèmes sont communs au deux récits avec des traitements et des enjeux parfois très différents.
Ciel ! Des thématiques récurrentes chez des auteurs de littératures de l’Imaginaire ?
Mais alors…
Seraient-ils finalement eux-aussi de vrais auteurs ?
De ceux qui deviennent des écrivains une fois qu’ils sont morts ?
La question méritait d’être posée, non ?

Désolé… 😉

LISEZ et ÉCOUTEZ !

© Georges FOVEAU – Juin 2021

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