Lecture d’été en bref – 02/02 : « Et pour quelques Shepard de plus… »

Toujours sur ma lancée « découvrir des auteurs de SF » – domaine où je pèche sans être fine mouche – je me suis un peu plus penché sur Lucius Shepard
Et je suis tombé dedans !
Avec trois titres très différents qui relèvent de la SF mais aussi du Fantastique ou de la Fantasy.
Quoique.
Lucius Shepard prend autant de liberté avec les genres qu’avec la frontière entre la réalité et la fiction.
J’avais abordé les univers particuliers de Shepard avec deux courts volumes chez Le Bélial’, « Les Attracteurs de Rose Street », en manière d’horreur gothique et avec « Le Livre écorné de ma Vie » façon de « Au Coeur des Ténèbres » dans les décors décomposés d’un Apocalypse Now à la géographie asiatique floue et à démultiplication du héros.

Vagabond duraille

Premier texte de cet été, « Le Train noir » (2002) in « Les Continents perdus » (Denoël, Lunes d’Encre, 2005).
Par delà l’hommage aux vagabonds du rail et à London, cette nouvelle déroule une exploration terrifiante de la condition humaine au travers du destin d’un SDF junky de l’Amérique de Reagan.
Quasi à l’agonie, pour rattraper son clébard fugueur, Billy Aller-Simple se précipite dans le wagon d’un long train noir, à l’étrange texture…
Il se retrouve dans une jungle d’ailleurs, sorte de refuge pour anciens paumés définitivement perdus…
Mais, là encore, les pires dangers planent !
Finalement, où est-il arrivé et qui est-il vraiment ?
Et si notre vie n’était que les différents niveaux d’un jeu vidéo sinistrement psychédélique ?[1]

Un culte panique

« Louisiana Breakdown » renoue avec le fantastique contemporain, inspiré par la sorcellerie des marais et des cultes rendues aux entités primitives et bestiales. Pas de vaudou, pourtant. Mais plutôt la désespérance de descendants de colons près à tout les compromis, et à certains sacrifices, pour un semblant de Terre Promise.
Un court roman, noir, poisseux, au blues cruel, très réussi et très personnel. Même s’il rappelle forcément « Sabbat dans Central Park » et encore plus son adaptation « Angel Heart ». Musicien en fuite vers son inspiration, Jack Mustaine va devenir le jouet d’un rite « panique », au sens de Machen et de son Grand Dieu. Jack tombe amoureux de la seule femme qui en est l’enjeu.
Le surnaturel, trop naturel dans certains lieux et pour certaines personnes, est un personnage à part entière de ce roman hanté par les gurus et le pouvoir des sorcelleries. Y compris sur ceux persuadés d’en douter.
Un roman pour se laisser hanter au quotidien par les plus vieilles peurs rampantes.

Drôle de Dragon pas drôle

« Le Dragon Griaule » recueille 5 textes autour de ce monstre terrassé et moribond dont les humeurs (dans tous les sens du terme) continuent d’influencer le destins des humains selon la volonté fielleuse du reptile aboli.
Par delà une apparence de Fantasy post-moderne, l’auteur suscite un monde qui ressemble assez au nôtre, de la fin du XIX° siècle à l’Amérique du Sud des années 70, mais décalé.
Shepard y raconte avec fluidité des histoires vénéneuses. Son pivot en est ce dragon immobile, maléfique. Son manège se constitue des tribulations de l’âme humaine, de son évolution, de sa déchéance, de sa rédemption parfois… De sa transformation toujours.
À cet égard, la nouvelle « Le Père des Pierres » dispense au lecteur tout l’art de Shepard pour nous insinuer dans la psychée humaine et nous aider à décrypter les motivations, les petits mensonges et les grands arrangements entre notre conscience et « nos » personnalités. Personnalité, pour être honnête, souvent distordue par les règles et les lois pour convenir à une société à peu près civilisée.

Ceux que je suis…

Car, d’une manière fine, c’est bien ce que traduisent les lignes de Shepard, les unes après les autres, avec des histoires et des personnages si différents dans des univers étranges même lorsqu’ils sont le nôtre :
Comment s’arrange chacun de nous avec ceux qu’il est ?
Comment et pourquoi acceptons nous que certains de nos « moi » soient bridés, contraints, censurés ?
Et si nous convenions de leur laisser prendre plus de place, en cachette et en toute impunité ?

© Georges FOVEAU – Septembre 2021

Notes

Notes
1 Si vous avez envie de prendre un autre train, en voiture

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