Impressions de Lectures : février 2021

En février, des lectures toujours en échos de celles de 2020…
En commençant, encore, par un addenda sur ma lecture de « Jerusalem » d’Alan Moore fin d’année dernière (ici).

Jerusalem encore

Je plussoie sur l’évidence.
Ce livre puissant me fascine encore, plus de deux mois après l’avoir refermé. C’est tout à la fois un livre univers, relevant du Fantastique, et un ouvrage naturaliste et social, avec une diversité de styles qui collent aux sujets et aux personnages.…

Bref, c’est une pierre d’angle !

Alan Moore y bouscule aussi la généalogie de la morale sociale.
Jusqu’à nous mettre mal à l’aise dans notre compromission avec des interdits que nous ne pouvons pourtant pas négocier… Alors que d’autres nous semblent désormais oiseux voire ridicules.
Moore nous met à mal, aussi, dans la généalogie de notre propre morale. Il nous fronce les sourcils sans qu’on n’ose pourtant le contredire. Comme quand il justifie l’enferment en asile d’une femme… Sous prétexte que c’est grâce à cet enferment que, plus tard, elle sauvera une autre femme.

Rosewater

Avec « RoseWater » (2018) de Tade Thompson, chez Nouveaux Millénaires (2019 : 19 € / 384 pages / numérique 7,99 € – J’ai lu 2020 : 8€40 / 448 pages), traduit par Henry-Luc Planchat, je suis encore écho de 2020.
J’ai emprunté au débotté ce roman de SF après avoir lu la novella « Les Meurtres de Molly Southbourne » (2017), chez Le Bélial (2019), traduit par Jean-Daniel Brèque, collection « Une heure lumière ». Un thriller futuriste, frénétique, violent, parfois légèrement opaque. Une jeune femme ne cesse de se tuer elle-même afin…
De se survivre.
Une novella qui m’a déstabilisé pour mieux me fasciner.

Du coup, bien que n’étant pas un « lecteur de SF », j’ai vraiment beaucoup aimé le roman « Rosewater » de Thompson : mésaventures nigérianes en 2066 d’un « télépathe » sous influence de particules extra-terrestres.
Petit voleur facile grâce à ses dons venus d’ailleurs, Karoo est finalement recruté par un service gouvernemental secret pour enquêter sur d’autres marginaux, télépathes ou rebelles autour du dôme alien, source de son pouvoir.

Tade Thompson construit son histoire sur une ligne d’actions qui convoque une multitude de flashbacks.
Par touche, il initie une imagerie fantastique, et fantasque, qui glisse doucement vers le pervers ou le malsain, avec beaucoup de finesse.
Son approche des intimités psychiques des télépathes est particulièrement riche, imagée et intéressante. On songe à Théodore Sturgeon, à son cristal
L’anticipation souligne une violence sociale souvent meurtrière, une corruption et un sordide au quotidien, qui sont déjà des réalités qui durent au Nigeria depuis des décennies.

Fela Kuti

Le seul morceau cité de Fela Kuti, (j’ai eu la chance de le voir en concert hallucinant au début des années 80, mais ai-je encore le droit de l’écrire ?) suffit à invoquer longuement son fantôme combattant sur ce territoire, pour ceux qui l’ont connu et écouté.
Un très bon roman de près de 400 pages, dévoré en deux après-midis, alors que rien ne me disposait à une longue lecture ce week-end là.
À noter que ce volume est suivie de « Rosewater Insurrection » et « Rosewater Rédemption », toujours chez Nouveaux Millénaires.

Un Dan Simmons…

Toujours sous l’emprise de « Drood » 7 ou 8 ans après sa lecture, j’attendais beaucoup de ce « Cinquième Coeur » (2015) de Dan Simmons, chez Rober Laffont 2020), traduit par Cécile Arnaud.
Sans doute trop.
Si le postulat d’une confrontation entre Holmes et l’écrivain Henry James (« le Tour d’Écrou ») est alléchant, si leurs confrontations jusque dans une espèce d’émancipation virile de James n’est pas sans saveur, si la théorie sur la vie des personnages de fiction (et des humains en général) n’est pas dénuée de malignité (et je ne peux pas écrire le contraire après deux précédentes publications sur ce blog, ici et ici), je me suis traîné sur les 300 premières pages…
Pour décoller enfin, un peu, sur les 272 dernières.
Même si la réécriture d’une partie de la mythologie holmessienne ne manque pas de surprises finaudes et cruelles.

Bref, un gros roman qui m’aura finalement moins captivé que ma 37° relecture (au moins) du « Monstre dans la Neige » (1935), une enquête d’Harry Dickson écrite par Jean Ray.
Je la relis tous les ans au mois de février, depuis la première fois où je l’ai lue en 1984, dans l’édition Neo, intégrale, Tome 3.

Couverture Aurélien POLICE

Les attracteurs de Shepard

« Les Attracteurs de Rose Street » (2011), Lucius Shepard, Le Bélial, 2018, traduit par Jean-Daniel Brèque. (136 pages / 9,90 € / 4,99 € en numérique).
Je n’ai jamais rien lu de Shepard, encensé par les lecteurs de SF moderne.
Je me suis laissé aller à cette novella car elle tient du Fantastique. Son argument m’a rappelé mes plaisirs de lecture, avec Sheridan le Fanu entre autres « Oncle Silas » et « Mystérieux Locataire ».

Dans un club londonien très select, un savant à la dérive réquisitionne un aliéniste afin d’élucider la mort de sa sœur. Dans un quartier sordide et malfamé, Christine tenait un étrange établissement, aussi luxueux que voluptueux.

Une saveur particulière pour ce petit ouvrage étiqueté « Steampunk » mais qui relève du Gothique. Une belle plume légère qui n’épargne ni le sordide d’un Londres prédateur en plein essor industriel, ni les circonvolutions glauques des rapports humains, dans cette vie comme après elle.

Cette excellente novella d’ambiance dresse un tableau au vitriol de la société et de l’âme victoriennes dans leurs turpitudes et superstitions comme dans les réalités sociales cruelles…
Un retour sur le passé qui ressemble à s’y méprendre à une prémonition sur notre futur immédiat.

« Cancel Lecture » jouissive

Gilbert Keith Chesterton, dit GK Chesterton, reste fameux aujourd’hui pour son sulfureux « Un nommé Jeudi » (1908).
Ouvrage trouble et jubilatoire, revendiqué par bien des chapelles différentes, y compris de celles qui crachent sur les clochers.
GK continue aussi d’intriguer par ses enquêtes du Père Brown, détective métaphysique aux résolutions surréalistes.
Je reste un inconditionnel de son « Poète et les Lunatiques » (1929), qui m’a inspiré un costume pour le Festival de l’Imaginaire 2020.

Sur un long cours trépidant, « La Sphère et la Croix » (1909, Crès 1921, Payot 2015) narre une équipée burlesque bien dans la satire de l’époque.
Tels Laurel et Hardi, un Écossais catholique tourmenté et un Écossais athée sûr de lui se retrouvent à fuir au travers du sud de l’Angleterre. Car ils désirent mettre une fin d’honneur à leur querelle, par un duel qu’on leur interdit.
Les rencontres grotesques pleines de sens et les péripéties rocambolesques se multiplient au fil de l’épée, avec pour muses l’ironie et l’humour, saupoudrées de distance et de bienveillance.

Mais, leur absurde brouille qui les conduit à la complicité et à l’amitié va faire basculer le monde dans la folie, sous une dictature sanitaire psychiatrique où plus personne ne peut sortir ou presque.
Ça rappelle quelque chose, non ?

« La Sphère et la Croix » est jubilatoire pour qui aime le style débridé sur oeillades humanistes de Chesterton. Il ramène au même rang de tyrannie toutes les prosélytismes violents, religieux, scientistes, médicaux, sociaux ou politiques qui bafouent la liberté de chacun pour autant qu’il respecte l’autre.
Mais attention :
– des images de l’époque avec leur mots endémiques, souvent brocardées in situ par l’ironie de GKC, et des propos, souvent ironiques défriseront forcément les sinistres tenants de la Cancel Culture qui en ont peu à part celle de l’agressivité ;
– de même la fin ignée, digne d’une super production hollywoodienne, révèle un peu des convictions propres à l’auteur…
Mais, après tout, Chesterton ponctue en Technicolor une épopée satyrique et burlesque en noir et blanc, sans rien imposer de plus qu’un feu d’artifice plus attrayant que le pari pascalien.

À suivre pour les notules de lectures mars 2021…

© Georges FOVEAU – mars 2021

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